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« EST-CE QU'IL AURAIT FALLU QU'ON VOTE CE TEXTE SANS RIEN DIRE ET SANS DÉBAT ? »

« EST-CE QU’IL AURAIT FALLU QU’ON VOTE CE TEXTE SANS RIEN DIRE ET SANS DÉBAT ? »

La proposition de loi du député Albane Gaillot sur l’IVG ne sera pas examinée jeudi 18 février.
Alors qu’elle devait être votée rapidement par le biais d’une niche parlementaire, des députés de l’opposition ont déposé plus de 400 amendements rendant le débat trop long et le vote impossible de facto.
Parmi eux, député LR du Maine-et-Loire Anne-Laure Blin en a déposé 90. Entretien.

Quel était l’objectif de la proposition de loi sur l’IVG déposée par le groupe Ecologie, Démocratie et Solidarité (EDS) ? Qu’est ce qui justifia votre opposition ?

Le texte prévoyait à la fois l’augmentation de deux semaines du délai légal d’avortement, la fin de la double-clause de conscience pour les professionnels de santé, et la fin de la possibilité d’un délai de réflexion aux femmes qui avortent.

En tant que parlementaires, nous participons légitimement à ce débat. C’est pourquoi nous avions déposé un certain nombre d’amendements, notamment pour concilier les libertés individuelles des femmes avec le droit de la vie à naître. Il y avait, dans la loi Veil initiale de 1975, un équilibre qui avait été trouvé, entre la liberté des femmes et la continuité des grossesses. Cette proposition de loi, en revanche, voudrait créer un certain nombre de déséquilibres. C’est un sujet sensible. Nos amendements s’inspirent de ce qu’on a pu lire et entendre de l’Académie de médecine. Celle-ci ne considère pas qu’augmenter la durée du délai légal serait une solution. Nous avons donc participé à la réflexion sur ce sujet mis à l’ordre du jour par les socialistes.

Vous êtes le député qui a déposé le plus d’amendements. L’avez-vous fait dans l’unique but « d’obstruer » le vote de la proposition de loi Gaillot ?

Les groupes d’opposition ont la possibilité d’avoir une journée pour mettre un certain nombre de textes à l’ordre du jour. Cette journée a un délai contraint, le règlement le prévoit de 9h à minuit. Et si vous n’examinez pas les textes dans le délai imparti, ils ne sont pas examinés plus longtemps ni votés. Le groupe PS a décidé de mettre 10 textes à l’ordre du jour. En faisant cela, il savait pertinemment qu’en si peu de temps nous n’aurions pas le temps d’examiner sur le fond tous ces dossiers. C’est impossible. Et il le savait très bien, je n’en doute pas.

Sans compter qu’ils ont voulu faire passer ce texte sur l’IVG en début de journée. Je suivais un texte sur la condition animale qui devait arriver après l’IVG. On n’a finalement jamais pu l’examiner car on a passé toute la journée sur la proposition de loi sur l’avortement. Les socialistes savaient très bien que nous avions déjà passé une journée sur ce texte en première lecture. Donc nous expliquer qu’aujourd’hui ils le retirent « à cause de nous », c’est totalement fallacieux. Ce sont eux qui ont orchestré ce cafouillage parlementaire. Ils savaient bien qu’on ne pouvait pas clôturer dix dossiers en une journée. Et ce sont les règles du Parlement.

Oui j’ai déposé un certain nombre d’amendements. D’autres collègues en ont déposé un certain nombre. Mais sur la loi « séparatisme », nous avions 2600 amendements, on ne nous a pas parlé d’obstruction. J’avais déposé à peu près la même quantité d’amendements, on ne m’a pas parlé d’obstruction. On est 577 députés, si chaque député dépose un amendement, ça fait 577 amendements. Est ce qu’on parle d’obstruction dans ce cas ? Non. Surtout sur ces sujets qui méritent le débat.

Ce qui m’interroge c’est qu’on nous reproche de faire notre travail parlementaire avec les outils réglementaires, à l’occasion d’un débat. Est-ce qu’il aurait fallu qu’on vote ce texte sans rien dire et sans débat ? Si je comprends bien, ce texte n’aurait dû mériter qu’environ 60 amendements. Leurs propres amendements qui, selon eux, étaient admis. Mais pas les autres. On ne pas présager d’un débat parlementaire ! Oui il y a des sujets qui méritent réflexion. Même la communauté scientifique est partagée. Ça n’est pas qu’un sujet politique, c’est aussi un sujet scientifique. Nous avons aussi écouté ce que nous disent des femmes à ce sujet.

Mon collègue me dit que je suis contre le droit des femmes. Je trouve cela assez cocasse, un homme qui explique qu’une femme est contre le droit des femmes. Enfin. Je ne suis pas contre le droit des femmes, je suis contre le fait de dire que l’avortement est un acte normal et anodin.

Sa position est de dire que l’avortement est un acte chirurgical comme un autre. Non, ça n’est pas vrai. C’est d’ailleurs plus en tant que femme que je peux dire qu’une femme n’oublie jamais ce genre d’acte. Procéder à un avortement ça n’est jamais par plaisir et les conséquences physiques, psychologiques et morales sont toujours existantes. Donc on ne peut pas parler d’un acte « banal ».

Plus largement, considérez-vous qu’il s’agisse là d’un point de rupture dans les débats sur l’avortement, passant définitivement du statut de « l’ultime recours » à celui du « droit fondamental » ?

C’est exactement ce que j’expliquais. Aujourd’hui, on banalise cet acte. Or cette banalisation n’a aucun sens. Des professionnels de santé nous disent qu’on ne procède pas à un avortement à 10 ou 12 semaines par voie médicamenteuse mais qu’il s’agit plutôt d’un acte chirurgical. Il y a donc, au fil de la grossesse, différentes modalités pour y mettre fin. Le grand danger de ce texte est qu’à retirer le délai de réflexion pour les femmes entre l’entretien et le recueil du consentement, on annihile la possibilité pour les femmes de faire un choix en toute liberté. Et ça ce n’est pas normal ! Le législateur devrait veiller à assurer la plus grande sérénité pour lui permettre de prendre une décision en toute liberté. Moi je suis pour le droit des femmes à faire en toute liberté leur choix pour l’avenir. Il ne s’agit pas d’orienter leur choix. Et aujourd’hui, il y a une volonté d’avancer coûte que coûte vers une idéologie annihilant le libre-arbitre.

Au vu de ces réactions, considérez-vous qu’il est encore possible d’avoir un débat sur la question de l’IVG au parlement aujourd’hui ? Et dans la société française ?

Il y a des sujets plus compliqués que d’autres. Il en fait partie. Ce qui est compliqué, c’est la caricature. On nous invective, on nous stigmatise. Ce qui devient très compliqué dans le débat public c’est qu’on ne peut plus débattre de rien. Il faut respecter la bien-pensance. Nous n’avons plus le droit d’émettre des doutes, de se poser des questions, de s’interroger, de chercher, de creuser ; on ne peut plus.

Vous êtes-vous sentie soutenue par votre famille politique au cours de ces débats ?

Je n’ai pas vraiment vu les réactions. J’ai vu que le président du groupe expliquait ce qu’il s’était passé, qu’il soutenait notre initiative. Je ne suis pas à Paris, je suis en circonscription. Je suis donc d’un peu moins près la polémique. Personne ici ne m’en parle. Mais je n’ai pas eu le sentiment de ne pas avoir été soutenue. Je n’ai pas eu de message émanant de ma famille politique me disant « qu’est-ce que tu fais Anne-Laure ? ».

L’Incorrect - 17 février 2021

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